Le rock français : rêver d’avoir été.

 

« J’ai broyé mon propre horizon et retourne à mon inconnue »

 

Dans le tumulte qui suit le décès d’une partie de la variété française, les mélomanes de tout poil – même ceux qui écoutaient Johnny – se rendent bien vite compte que le paysage musical français n’est pas celui de l’innovation. Le vide est encore plus immense lorsqu’on parle de rock.

Pour couper court à tout débat (inutile), disons simplement qu’après Maxime Le Forestier (?) la lente descente vers le trou noir n’a été arrêtée que par de trop rares comètes aussi vite apparues qu’oubliées.

Je suis navré, je ne partage aucun goût pour Johnny ou Eddy, qui sont des copies (fidèles) de l’idée que la France se fait du rock n’ roll, à savoir country, guitare électrique et textes sans queue ni tête parce que personne ne parle un traître mot d’anglais. Désolé, le rock n’ roll est plus que cela et mérite plus que cela.

En clair, That’s how I got to Memphis c’est traverser le Nevada en Buick Grand National, Sur la route de Memphis, c’est traverser la Seine et Marne en Laguna. Pas la même puissance narrative, je suis désolé. Et je n’ai rien contre la Seine et Marne (mais je déteste les Laguna, c’est vrai).

Ce « rock-variété » qui est aussi convaincant qu’un touriste français qui passe deux semaines dans le Tennessee et vous raconte comment cirer ses santiags (on a tous quelques chose de Tennessee, pas vrai ?). Peu importe le temps qu’on y passe d’ailleurs, tant qu’on continue de s’approprier une culture avec ses yeux de français, on n’en retiendra rien. C’est exactement le cas de Johnny et Eddy, et c’est pour ça qu’on ne peut pas raisonnablement leur reconnaître le titre de « rocker ».

>Ce titre de « rocker », tout le monde s’en fout, soyons clair. Ce n’est pas mieux. Ce n’est pas de meilleure qualité que la variété, il peut exister de la très bonne variété et du très mauvais rock, français ou pas (je demande à voir, mais, ça peut exister).

Lorsque j’ai décidé de m’attaquer à ce sujet, je ne voulais pas simplement faire swinguer mon désamour des vieilles canailles bien au chaud entre mes vinyles de John Lee Hooker et de Chuck Berry, je voulais d’abord parler du « rock français », celui qu’on connaît moins, en tout cas bien moins que Johnny.

Parce que Johnny est une icône au yeux de ses fans, fine, il fait certainement partie du patrimoine français (comme l’art d’autoroute en un sens) mais il n’est pas un symbole du « rock français ». Il a beau eu passer une vie entière à imiter ses codes, à ne porter que du cuir à s’en faire suer l’arrière des genoux, à chanter son amour du blues comme un vieux pochetron t’écrirait un poème sur de la Villageoise, Johnny a passé son temps tracer une courbe asymptotique qui s’est contentée de frôler l’ordonnée du rock sans jamais la toucher.

Pourtant, gravitent autour de lui une constellation d’artistes de rock, des « vrais » oserait-on dire, qui sont des merveilles de puissance musicale et textuelle. Car, dans le fond des choses, qu’est-ce que le rock sinon un message, rebelle, fort et surtout un univers parfois un peu bizarre que seule une musique puissante et à contre-courant peut retranscrire ?

Par-delà les inévitables Mickey 3D, Téléphone, Wampas ou Luke qui doivent faire partie d’au moins une bonne dizaine de vos playlists, je vous ai sélectionné un artiste, une gemme taillée à l’onde sonique, un poète électrique venant du Nord, un chaman astronaute au verbe superbe et à la musique taillée à la serpe.

Son nom lui-même est déjà une facette de sa complexité. Hubert-Félix Thiéfaine. Ce prénom composé, c’est déjà une énigme qu’on cherche à percer. « Hubert », vieillot et mature « Félix », jeune et banal. Insondable. Ce n’est que le premier pas vers un univers magnifique, écorché mais jamais niais, qu’on explore à travers ses projections mentales qui donnent de la beauté à la froideur et à la banalité la plus extrême. (Désolé pour ceux qui sont déjà acquis à son art, le reste de l’article vous semblera peut être un peu fade).

Son maniement de la langue française est une réécriture complète de la réalité. Hubert Félix Thiéfaine prend le présent, le futur, l’amour, la mort et en ressort un bouquet cru, comme un monument d’art moderne qu’il faut faire tourner sous un certain angle pour que la lumière en révèle soudain sa beauté. On saisit souvent le sens général de la plupart de ses titres, mais ce n’est qu’avec une écoute prolongée qu’on découvre peu à peu les infinies subtilités qu’il glisse sous sa plume (Petit matin 4.10 heures d’été, Narcisse 81, Mathématiques Souterraines).

Comme pour mieux brouiller les pistes, sa plume redevient soudain humaine, sensible et sincère quand il écrit Je t’en remets au vent. On est presque choqué de capter si profondément le message de ce morceau sans qu’il en devienne trivial.

Et, forcément, parmi ces morceaux il y a les pépites. Les chefs d’oeuvres discrets, les hymnes officieux, celui qui vous attrape, vous emmène, et ne vous lâche jamais. Les Dingues et les Paumés. Errer Humanum Est. Ce sont deux morceaux très différents mais qui reflètent l’étendue du génie de Thiéfaine.

Les Dingues et les Paumés est une fresque onirique noire, au coeur d’un bizarre un peu triste, accueillant et dérangeant où la beauté prend des formes inconnues. Personnellement, j’y vois une métaphore des communautés de junkie : « Ce sont des loups frileux aux bras d’une autre mort / piétinant dans la boue les dernières fleurs du mal ». Chaque version live est orchestrée d’une manière différente : symphonique, acoustique, synthétique, rock … certaines cachent des solos de batterie fabuleux, des solos superbes, et des petites parties clavier complètement dingues.

Errer Humanum Est, au contraire, est un morceau résolument plus entrainant et joyeux, qui vous permet d’écouter un morceau qui balance du bois avec du texte. C’est un morceau simple, mais pas simpliste, sur la vie, l’image qu’on se renvoie par rapport à celle que nous renvoie la société et notre rapport à la technologie. Oui, c’est possible de faire un morceau qui parle de tout cela avec des métaphores intelligentes et drôles (« à toujours voir la paille plantée dans la narine de son voisin / on en oublie la poutre embusquée qui va nous tomber sur les reins »), un refrain qui contient du français et du (mauvais) anglais sans que cela paraisse ringard et surtout, un sacré putain de riff qui tue sa race tout en power chords – arpège sans fioriture, sans complexe de supériorité, sans tricotage de corde qui vous fait secouer la tête et taper du pied avec plaisir.

Ceux qui ont lâché après « sacré putain de riff qui tue sa race » (je travaille mon référencement naturel), retenez juste que je trouve que c’est bien. C’est bien parce que non seulement c’est simple mais surtout ça n’a aucun complexe à être simple. C’est très difficile à retrouver dans la scène française contemporaine.

Cela se vérifie chez tous les chanteurs « à texte » qui ont des arrangeurs / musiciens / paroliers / ingénieurs sons qui ont envie soit de trop bien faire soit de trop faire tout court et qui redoublent de fioritures inutiles, de choses complexes qui rendent les morceaux lourds et inaudibles (Sansévérino, au hasard). Il ne faut pas se mentir, cela se retrouve parfois chez Thiéfaine. C’est beaucoup moins le cas sur son dernier album, Stratégie de l’Inespoir, qui est revenu à un fondamental rock beaucoup plus appréciable, avec un vrai son noir et plus gras qui s’assume.

Pour finir, Thiéfaine est un musicien qui se permet de chanter la vie et sa complexité mais sans jamais la réduire à ce que l’on vit pour la décrire. Il embrasse le monde dans toute sa complexité, il accepte que les concepts ne sont que des idées qui changent, que nous sommes des atomes gazeux dans une chaine infinie de réactions que l’on ne maitrise pas. Bien entendu,  puisque c’est un artiste complet et pas un VRP qui se prostitue pour ratisser large, c’est un athée convaincu (et convaincant) qui jette à la religion et ses apôtres toutes leurs contradictions et leur vacuité dans des textes qui fleurent bon le blasphème : « Je te salue Seigneur / Du fond de l’inutile / A travers la tendresse / de mes cauchemars d’enfance ».

Et cela n’est pas pour me déplaire.

Clément FREGET

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